La petite sirène noire a toujours existé

ANNE-LOVELY ETIENNE

2022-09-22T07:00:00.0000000Z

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Quebecor Media

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Le remake de la petite sirène à la peau noire m’a replongée dans mes souvenirs d’enfance. Car bien avant Disney ou le conte de fées danois écrit par Hans Christian Andersen, la créature mi-femme mipoisson faisait partie des légendes des communautés noires. Je me rappelle un samedi soir de 1994, à Montréal. Une odeur de friture de bananes pesées et de griot envoûte mes sens. Autour de la table de la cuisine sont réunis ma tante Gladys, mon oncle Jean-jean, soeur Jeannine et Jackie, un vieil ami de la famille. C’est dans ce genre de soirée que les meilleurs récits jaillissent. Il est question de zombies, de diables, de hougan (chef spirituel vaudou)… et bien sûr, des fameuses légendes de sirènes. Ces histoires sont loin du conte de la princesse Ariel et de son ami, le crabe Sébastien. Mais, je vous assure, il n’y a pas un Haïtien qui a grandi sans se faire raconter une épopée impliquant une sirène envoûtante. Dans la religion vaudou (une des principales religions pratiquées en Haïti et un héritage qui nous vient de nos ancêtres d’afrique, car bon nombre d’haïtiens sont des descendants des millions d’esclaves du Bénin), les vaudouisants vouent leurs cultes à plusieurs esprits, dont la sirène, connue comme un esprit des eaux. HISTOIRES TRANSMISES « Une fois, ma tante Marie a failli se faire enlever par une sirène, alors qu’elle se trouvait à la rivière avec grand-maman. À l’époque, on lavait nos vêtements à la rivière et lorsque grand-maman s’est retournée pour la chercher, elle a vu ma tante, âgée de six ans à l’époque, en train de se faire aspirer sous l’eau », raconte l’ami de mes parents. « C’est une créature aux longs cheveux. La sirène se coiffe au soleil avec un peigne et si par mégarde, elle l’égare et que quelqu’un le trouve, la légende dit que c’est la fortune assurée », renchérit ma mère. Ma mère m’a aussi répété l’histoire de sa voisine, qui un jour avait disparu en mer. Ses proches avaient organisé ses funérailles, croyant qu’elle s’était noyée. Plus d’une décennie plus tard, cette dame avait soudainement réapparu, expliquant sa disparition par l’enlèvement par une mystérieuse femme aux longs cheveux dotée d’une queue de poisson. D’ailleurs, dans la pratique vaudou, « des Haïtiens assurent avoir été enlevés par ces esprits qui les ont entraînés sous l’eau afin qu’ils vivent à leurs côtés. Ces séjours durent de plusieurs heures à plusieurs années », peut-on lire dans l’article Récits haïtiens de vécus aquatiques, sous la plume du professeur Gerry L’étang, paru dans la revue Études créoles en 2015. Je sais... Peut-être que tout cela vous semble farfelu, mais l’objectif n’est pas de vous convaincre que ces récits sont vrais, mais de vous expliquer que les sirènes de couleur EXISTENT depuis toujours ! L’EUROCENTRISME DOMINANT Dans un article publié sur le site Insider, Khytie Brown, professeure adjointe de religion de la diaspora africaine à l’université du Texas, à Austin, soulève un point intéressant. L’eurocentrisme a mis dans l’ombre certaines représentations – c’est pourquoi l’image d’une sirène noire a pu paraître surprenante pour les gens qui n’ont connu que le classique de Disney. Aujourd’hui, les choses changent. On vit de plus en plus dans une société transculturelle, où la pluralité des cultures apparaît dans les médias de masse. L’actrice noire Halle Bailey, qui se glissera dans la peau d’ariel, la petite sirène, est en bien la preuve.

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